Lettre à Manu : Dis, le viol c’est moral ou pas?

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Salut Manu,

Comment vas-tu ? Après de longs mois sans nouvelles, je me permets de t’écrire, car je suis un peu perdu. Tu sais, ces histoires du monde d’avant, du monde d’après. Le remaniement politique. Ton projet pour la France. Ni droite, ni gauche, ni vert. Mais un peu quand même.

Pour essayer de bien comprendre là où tu voulais aller, j’ai relu ton programme de 2017. Je me suis dit qu’en repartant du début je comprendrais mieux là où tu voulais nous emmener. Et tu vois, en relisant ton programme, je me suis demandé si j’avais bien tout compris.

Pour t’aider à saisir ce qui m’embrouille, permets-moi de te rappeler quelques idées que tu as eu il y a maintenant trois ans, au moment de ta candidature à l’élection présidentielle. Après que le scandale DSK ait achevé l’agonie du PS et en parallèle de l’affaire Fillon qui conduira la droite à l’échec dès le premier tour, sur ton site Internet tu écris « Le soupçon qui pèse aujourd’hui sur nombre de représentants(…) menacent notre démocratie ». Dans ton programme pour ta candidature à l’élection présidentielle tu précises en page 5 «  je veux moraliser et responsabiliser la vie politique ». Et à nouveau sur ton site tu nous expliques que tu veux passer un contrat avec la nation pour bâtir une France nouvelle. Fini les histoires glauques des éléphants des différents partis ! Le monde d’après sera moral. Et tu le rêves plus juste en décidant de mettre au cœur de ton engagement l’égalité entre les femmes et les hommes.

Rassure-moi, tu te souviens ? Tu te souvins de toutes ces promesses ? Tu te souviens des foules en liesse à chacun de tes meetings ? Tu te souviens de l’espoir que tu as insufflé chez tes électeurs ? Rassure-moi tu te souviens de tout ça ?

Depuis lundi 19 h, j’ai comme un doute. Depuis la nomination de ton nouveau gouvernement, je me demande si tu te souviens réellement des engagements que tu as pris lors de l’élection présidentielle. Lundi 6 juillet 2020, soit trois ans après tes promesses électorales, tu as décidé de nommer Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur et Eric Dupond Moretti, garde des Sceaux et ministre de la Justice.

Lundi 6 juillet 2020, soit trois ans après tes promesses sur la moralisation de la vie politique, tu as nommé Gérald Darmanin – accusé de viol, harcèlement sexuel et abus de confiance – ministre de l’Intérieur et Eric Dupond Moretti – qui a déclaré au sujet de l’affaire DSK qu’il s’agissait « de copains qui s’offrent du bon temps » – comme ministre de la Justice.

Bien sûr à propos de Darmanin je te vois d’ici me rétorquer avec arrogance que comme tout citoyen il bénéficie de la présomption d’innocence. Ce à quoi je pourrais perdre mon temps à t’avancer les chiffres de l’étude de l’inspection générale de la justice de 2019 à savoir que 80% des plaintes communiquées par la justice sont classées sans suite. Je pourrais aussi dépenser mon énergie pour te rappeler les propos de Nicole Belloubet, alors ministre de la Justice, à propos de ce chiffre «  la chaîne pénale contre les violences conjugales n’est pas satisfaisante ». Effectivement, lorsqu’on s’intéresse un tant soit peu à la manière dont sont prises les plaintes pour viol dans les commissariats, on ne peut pas faire moins que de dire que ceci est insatisfaisant. Lorsqu’on connait l’incompétence des policiers pour libérer la parole des femmes victimes on aurait même pu aller jusqu’à dire que ce fonctionnement est absolument honteux. Mais je sais que tu ne seras pas sensible à tous ces arguments. Tu vas me dire et me redire « présomption d’innocence », « présomption d’innocence » « présomption d’innocence »

Or en avançant cet argument, tu m’emmènes sur le champ judiciaire, alors qu’en 2017 tu étais sur le champ de la morale. Il va s’en dire que je ne vais pas te faire une leçon sur la différence entre moral et justice, l’une étant des principes de conduites découlant d’une conception de la vie alors que l’autre est une institution ayant pour fonction de faire respecter un ensemble de lois.

Et d’ailleurs c’est bien ta conception de la morale qui t’a amené à demander à Richard Ferrand de démissionner alors qu’il était accusé de favoritisme dans une affaire immobilière. Même s’il n’a pas été jugé, même s’il bénéficie de la présomption d’innocence, l’idée que plane sur le gouvernement une histoire de corruption n’est pas morale pour toi. Même chose avec François Bayrou et Marielle de Sarnez soupçonnés d’avoir mis en place un système d’emplois fictifs. Pour la justice, il y a bien présomption d’innocence, mais pour toi l’ordre moral est ébranlé. Une seule issue possible : la porte !

Ainsi ta conception de la morale  s’articule donc autour de l’argent. Être payé pour ne rien faire, c’est pas moral ! On vire ! Privilégier son pote pour qu’il s’en mette plein les poches grâce à un marché public, c’est pas moral. On vire !

En revanche, en nommant Gérald Darmanin accusé de viol, harcèlement sexuel et abus de confiance tu viens nous dire que Faire chanter quelqu’un avec son kiki, c’est bien ! On garde !

Même chose avec Eric Dupond Moretti, ministre de la justice. Laisser entendre qu’elles cherchent toutes à se faire sauter et qu’on a bien le droit de s’amuser entre mecs à les violer, c’est bien ! On garde !

Et bien tu vois, là, quand je regarde ton programme, quand je pense à tous les arbres qui ont été coupé pour l’imprimer, je me dis qu’il aurait quand même été plus simple que tu fasses imprimer un flyer avec juste écrit : Tout pour le pognon !

Bien amicalement,

Anne-Lise

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